Medias
Journal des Grignoux Chargez notre appli mobile Nos newsletters (archives, inscriptions) Nos galeries photos
Medias
Journal des Grignoux en PDF + archives Chargez notre appli mobile S’inscrire à nos newsletters Nos galeries photos
Fermer la page

Extrait du dossier pédagogique
réalisé par les Grignoux et consacré au film :
Rain Man
de Barry Levinson
États-Unis, 1988, 2h13

Ce dossier s'adresse aux enseignants du secondaire qui verront le film avec leurs élèves. La première partie aborde la question de la place qui est faite dans notre société aux handicapés. La seconde partie s'intéresse plus particulièrement au film et en particulier à sa réception critique qui oscillait entre "le plaidoyer et la descente aux enfers". Enfin, le dossier propose une analyse originale qui est reproduite ci-dessous.

Des pistes pour l'analyse

Il est évidemment impossible de juger de la pertinence d'une critique sans tenir compte du film en cause. Après avoir lu ces textes de Gérard Lefort (paru dans le journal français Libération) et de Dominique Fischer (parue dans la revue de cinéma belge Grand Angle), il faut donc opérer un retour sur le film. [Ces deux articles et leur analyse se trouvent dans le dossier imprimé mais n'ont pas pu être repoduits sur cette page WEB].

On peut partir de l'impression des spectateurs : comment ont-ils trouvé le film ? Quelles sont ses qualités ? ou ses défauts ? Tout le monde est-il d'accord avec le fait qu'il s'agit d'un film relevant d'une «logique commerciale» (au sens que l'on a donné plus haut à ce terme) ? Quels sont les éléments qui expliquent son succès ? Est-ce bien, comme on l'a supposé précédemment, l'emploi de codes narratifs simples, le recours à l'émotion et à l'identification faciles ?

Demander à chacun son impression risque sans doute de faire apparaître une diversité d'appréciations. Il faut donc orienter la discussion à partir d'éléments plus objectifs et apprendre à dépasser les limites de sa propre sensibilité ou subjectivité.

On rappellera pour commencer qu'une analyse critique doit porter sur le film lui-même, c'est-à-dire sur la manière dont il est construit ou agencé, et non sur l'histoire ou les personnages considérés isolément, indépendamment du film dont ils font partie. Il ne faut jamais oublier que le film est une fiction, et que les personnages et les événements narrés ne sont pas réels : le sens du film ne doit pas être cherché dans des éléments isolés de leur contexte mais au niveau de la construction d'ensemble. Ainsi l'on peut discuter pour savoir si Charlie (Tom Cruise), au début du film, est un personnage sympathique ou non : mais une telle discussion ne fera sans doute apparaître que des appréciations subjectives contradictoires. En revanche, on peut facilement montrer que le caractère de Charlie évolue au cours du film, et que cette évolution dépend de sa rencontre avec son frère, Raymond (Dustin Hoffman) : ce que cherche à montrer le réalisateur, c'est le contraste entre les deux frères, entre leurs modes de vie respectifs, et les perturbations que cette rencontre produit chez et chez l'autre. Autrement dit, ce que nous montre le réalisateur à un moment du film (par exemple le train de vie de l'homme d'affaires obsédé par l'argent, qu'est Charlie) n'est jamais indépendant, isolé comme un fait brut, et doit toujours être relié à d'autres éléments qui lui donnent sa véritable signification (ainsi sa rencontre ultérieure avec son frère pour qui précisément l'argent n'a aucun sens).

Il ne faut donc pas aborder un film comme une histoire réelle avec des personnages de chair et de sang dont on pourrait discuter comme d'individus véritables, ayant leur propre personnalité, leur passé et leur futur indépendants du film : analyser un film suppose au contraire qu'on s'attache d'abord à sa construction d'ensemble, c'est-à-dire aux rapports internes existant entre ses différents éléments.

Quels sont dès lors ces différents éléments ?

Pour faire un film il faut :

  1. Une idée, un sujet, ce qu'on appelle en termes techniques un scénario, c'est-à-dire l'histoire que va raconter le film;

    Pour analyser le scénario, on peut se baser sur

    • un modèle d'analyse du récit comme celui de Larivaille (Larivaille Paul, "L'analyse (morpho)logique du récit", in Poétique, n° 19, 1974, pp. 368-388) qui met en évidence dans toute histoire cinq moments essentiels à la progression de l'intrigue :
      1. le moment initial;
      2. la force transformatrice;
      3. la dynamique de l'action;
      4. la force résolutive;
      5. la situation finale et les déductions;
    • la recherche des scènes importantes, des scènes récurrentes ou, au contraire, opposées;
    • le repérage des principaux thèmes (en dehors de l'autisme).
  2. des acteurs chargés d'interpréter les personnages;

    On peut ici s'attacher

    • au jeu des acteurs et à leur manière d'interpréter le rôle;
      (Leur jeu semble-t-il naturel ou excessif, constant ou varié, expressif ou inexpressif ? est-il en outre marqué par certains «tics» récurrents ?)
    • à la distribution des différents rôles en se basant sur un modèle comme celui de Greimas qui distingue six pôles possibles : le destinateur et le destinataire, le sujet et l'objet, les adjuvants et les opposants;
      (Pour rappel, le sujet est généralement le héros qui recherche un objet; cet objet a été désigné à l'attention du destinataire, qui peut se confondre avec le héros, par un destinateur; enfin, dans sa recherche de l'objet, le sujet reçoit l'aide d'adjuvants et doit affronter des opposants.)
    • au système des personnages, c'est-à-dire aux multiples traits et caractéristiques qui permettent d'opposer mais aussi d'identifier les personnages.
      (Charlie et Raymond s'opposent comme le jeune et le «vieux», l'élégant et le mal habillé, celui qui se déplace constamment et celui qui ne supporte pas les déplacements Même leur manière de compter les différencie puisque l'un compte son argent et l'autre des cure-dents ! Par rapport à ces oppositions, il est important de repérer aussi les analogies, par exemple le même costume que portent Charlie et Raymond à Las Vegas).
  3. des images et des sons (dialogues, bruitage, musique) entre lesquels vont s'établir de multiples relations d'opposition, de contraste, de similarité, d'analogie (ce qu'on appelle en termes techniques le montage).

    L'analyse peut ici se concentrer sur :

    • la progression narrative, c'est-à-dire le rythme et l'agencement des plans et des séquences;
    • les lieux et les décors dont on recherchera la valeur et la signification;
      (Comme les personnages, les décors entretiennent entre eux des rapports de similarité et d'opposition : le luxe des palaces de Las Vegas s'oppose par exemple aux motels minables traversés précédemment. Outre cette valeur différentielle des lieux, certains décors sont porteurs d'une signification symbolique : ainsi, la pluie qui tombe dans la piscine vide du père de Charlie symbolise le personnage de «Rain Man», «l'homme de la pluie» que vient d'évoquer Charlie avec sa fiancée. En soi, l'image de cette piscine vide n'a aucune fonction dans l'histoire que nous raconte le film, mais, pour le spectateur attentif, elle évoque immédiatement le personnage dont parlait Charlie quelques minutes auparavant.)
    • les récurrences et les oppositions sémantiques, c'est-à-dire tous les rapports de similitude, de contraste, d'analogie, d'opposition qu'on peut établir entre différents éléments du film.
      (On peut par exemple comparer les différentes situations où apparaissent des thèmes comme celui des chiffres ou de l'eau. Cette dernière thématique connaît de très riches variations dans Rain Man : il y a la pluie qui est associée au souvenir de Charlie, mais aussi la pluie qui empêche Raymond de sortir, l'eau de la douche qui provoque chez lui une crise nerveuse, les jets d'eau brillant au soleil sur l'esplanade où Raymond conduit la voiture de son père : à chacune de ces situations sont associées des significations légèrement différentes.)

A ces trois axes d'analyse (le scénario, les personnages et les images), on peut en ajouter un quatrième : les rapports entre le film et la réalité. Le film traite en effet d'une réalité très particulière : l'autisme. On peut donc légitimement se demander si le film est en accord ou en désaccord avec ceux qui connaissent bien ce handicap. Grâce à un document comme celui édité par l'A.p.e.p.a. (Theo Peeters, L'Autisme. Bruxelles, A.P.E.P.A., 1988), il est possible de savoir (ou en tout cas de mieux apprécier) si la manière dont on présente l'autisme dans Rain Man correspond à la réalité clinique. (D'autres documents plus récents sont disponibles sur le site de l'Association de parents pour l'épanouissement des personnes autistes, siège social : rue Château des Balances, 3bte27 à B-5000 Namur, Belgique)

Quatre questions permettront d'orienter cette comparaison :

  • Quelles sont les causes de l'autisme dans Rain Man et d'après le document de l'A.P.E.P.A.?
  • Quels en sont les symptômes ?
  • Quels comportements observables caractérisent l'autisme ?
  • Quelles sont les chances de guérison et de réinsertion ?
  • L'on verra que les réponses apportées par le film et par le document à ces questions diffèrent sensiblement.

Réponses aux questions

1. le scénario

  • Les cinq grandes étapes distinguées dans le modèle de Larivaille apparaissent facilement dans Rain Man :
    1. Situation initiale :
      Charlie dirige une entreprise (importation de voitures italiennes) en difficulté : il manque d'argent.
      D'un point de vue affectif, on remarquera sa solitude et son refus de toute tendresse, de toute marque affective notamment à l'égard de sa maîtresse (qui lui demande d'articuler trois phrases en guise de préliminaires amoureux).
    2. Force transformatrice :
      La mort du père de Charlie fait apparaître la possibilité d'un héritage; mais le testament semble faire disparaître cette possibilité, en laissant l'héritage à un inconnu.
    3. Dynamique de l'action :
      Charlie entreprend de récupérer sa part d'héritage; il recherche le bénéficiaire de l'héritage, découvre qu'il s'agit de son frère Raymond, et décide de l'enlever. A ce moment, Raymond n'est qu'un objet d'échange, un objet monnayable.
      Par la suite, lors de la scène du casino à Las Vegas, Raymond devient, grâce à sa science du calcul, un objet d'intérêt spécifique (indépendamment de l'héritage) : cet intérêt reste cependant motivé par une question financière (l'argent étant le thème et le moteur initial du film).

      Une série de découvertes et de crises vont cependant transformer Raymond, aux yeux de Charlie, en sujet à part entière, c'est-à-dire en être humain digne de respect et de considération (et non plus seulement comme un objet qu'on traite sans se soucier de sa volonté ou de ses désirs) : Charlie reconnaît notamment dans Raymond le «rain man» de son enfance.

    4. Force résolutive :
      La dernière crise de Raymond (lors de l'incendie de la cuisine) révèle à Charlie les vraies motivations de son père et le réconcilie, par delà la mort, avec lui.
    5. Situation finale :
      Charlie ne récupère pas sa part d'héritage, mais paie sans doute ses dettes grâce à l'argent gagné au casino. Charlie n'obtient pas, comme il le désirait, la garde de son frère, mais il «gagne» sur le plan affectif cette relation désormais privilégiée avec Raymond.

      On remarquera que situation initiale et situation finale ont des contenus exactement inversés, ce qui donne au spectateur du film l'impression d'une clôture parfaite : tout semble bien terminé (alors que, si l'on considère les choses avec un peu de recul, les choses ne font que commencer : que va devenir la «relation» privilégiée de Raymond et de Charlie ? Celui-ci va-t-il se contenter de rendre visite à son frère tous les quinze jours ? Et pour lui dire quoi ? Pour faire quoi ? Toute cette belle entente montrée par le film ne va-t-elle pas rapidement disparaître dans de telles conditions ?).
  • L'analyse des scènes importantes dans Rain Man fait apparaître deux grands types de séquences :
    • les scènes extérieures sont marquées par les voyages et les déplacements, et caractérisent l'univers de Charlie fait de précipitation et de mouvement. Charlie apparaît d'abord comme un homme de l'espace (et non du temps puisqu'il se veut sans attaches avec son passé, c'est-à-dire sa mère décédée et son père avec qui il a rompu) : même son lieu de travail est une espèce d'immense hangar, un espace énorme qui contrastera avec la chambre confinée de son frère Raymond.
    • les scènes d'intérieur où apparaît d'abord Raymond, définissent un univers refermé sur lui-même, secret et sans ouvertures sur le monde extérieur (sauf celui de la télévision). Cet univers clos comme une cellule comporte cependant une importante dimension temporelle : c'est par Raymond que le passé et ses secrets peuvent ressurgir.
    Cette opposition permet de lire l'histoire de Charlie comme un voyage initiatique au bout duquel il accède à une vérité d'ordre supérieur : cette longue remontée vers son enfance (à bord de cette ancienne voiture qui a appartenu à son père) le transforme en profondeur et le rend meilleur.
  • De nombreux thèmes sont abordés dans Rain Man : l'autisme (bien sûr!), l'argent, les relation familiales, le respect vis-à-vis d'êtres différents comme Raymond On remarquera que ces thèmes sont cependant traités assez superficiellement. Le pouvoir de l'argent par exemple n'est jamais interrogé : il semble dans Rain Man qu'on ne puisse pas en gagner par le travail (puisque le affaires de Charlie vont mal), mais uniquement grâce à des solutions «miraculeuses» comme un héritage ou les jeux de hasard, ce qui est évidemment rarement le cas dans la vie réelle. Cette facilité à gagner de l'argent par des voies «magiques» donne au film un côté «conte de fées» qu'accentue encore le milieu où se déroule l'action (voir le voitures italiennes que vend Charlie ou la maison superbe qu'il reçoit en héritage) : Raymond en particulier est logé dans une institution très luxueuse, très «humaine», très différente des hospices où se retrouvent la majorité des handicapés.

Si l'on considère, comme on vient de le faire, la construction du scénario et les principaux thèmes abordés, on voit que ce film s'inscrit certainement dans les schémas de la production commerciale avec ses transformations claires et tranchées, avec son évolution simple et linéaire vers une fin heureuse : tout le monde y trouve son compte, même si Ray retourne finalement dans son institution. C'est une «machine» à satisfaire le spectateur, destinée à plaire au plus grand nombre.

2. Acteurs et personnages

  • Le jeu des acteurs repose sur une totale identification avec leurs personnages : l'acteur se met complètement dans la peau de son personnage pour produire un effet de vérité (ce que ne fait pas par exemple un acteur comique qui accentue les traits ridicules de son personnage). Dustin Hoffman par exemple n'est évidemment pas un véritable autiste, et il a dû s'informer pour composer le personnage de Raymond.

    On remarquera cependant que, même si le jeu des acteurs nous paraît au premier abord, naturel ou véridique, il est cependant légèrement accentué et exagéré : Dustin Hoffman a toujours la tête penchée, il marche toujours de la même manière claudicante, il a toujours les yeux levés au ciel quand il parle à quelqu'un Autrement dit, les personnages sont reconnaissables rapidement à travers quelques traits significatifs : pour faciliter la «lecture» du spectateur, l'acteur isole quelques traits caractéristiques et gomme une multiplicité d'autres traits qu'il estime moins pertinents.

    On soulignera également le contraste de jeu entre les deux principaux acteurs (contraste destiné également à faciliter la lecture du spectateur) :

    Dustin Hoffman

    Sa démarche est voûtée et mécanique, sa voix monocorde, sa conversation mal ajustée à la situation C'est un sujet autiste, coupé du monde et de ses significations.

    Tom Cruise

    Sa démarche est assurée et décidée, sa voix haute et agressive, ses attitudes combatives et dominatrices : c'est un sujet très bien (trop bien ?) adapté au monde.

  • Le schéma actanciel (c'est-à-dire le rôle des différents personnages l'un par rapport à l'autre) est très clair dans Rain Man :
    • L'axe destinateur/destinataire
      Le père mort constituera, par son testament, le premier destinateur du récit, car il désignera à Charlie (qui devient ainsi le destinataire) son frère Raymond comme l'objet de ses recherches et le but de son action (l'enlever pour obtenir sa part d'héritage).
      Mais, par la suite, Raymond va devenir un nouveau destinateur, car il va se désigner lui-même, il va désigner sa propre personne à l'attention de Charlie : petit à petit, il intéresse Charlie (et accessoirement Susanna) qui va alors essayer d'obtenir la garde de son frère (indépendamment de toute considération financière). A ce moment, Raymond est à la fois destinateur, puisqu'il désigne l'objet de l'action, et objet de cette action.
    • L'axe sujet/objet de la quête
      Charlie représente le pôle actif de cette histoire, le sujet ou le héros qui part à «recherche» de deux objets successifs : récupérer sa part d'héritage, puis obtenir la garde de Raymond.
    • L'axe adjuvants/opposants
      Dans son action, Charlie obtient l'aide (au moins passive) de Raymond qui se laisse kidnapper sans difficulté, mais doit faire face à l'opposition du docteur et de Susanna (qui jouent le rôle d'opposants). Par la suite, lorsqu'il cherchera à obtenir la garde de son frère, le docteur et son collègue représenteront deux opposants, tandis que Raymond, par son attitude ambiguë, passera involontairement du rôle d'adjuvant à celui d'opposant.

    On remarquera que la distribution des rôles sur les trois axes change au même moment lorsque Raymond n'est plus seulement pour son frère un objet passif, mais devient un sujet à part entière, capable de susciter l'intérêt.

  • Le système des personnages, c'est-à-dire l'ensemble des caractéristiques qui permettent de les définir et de les opposer, présente la même clarté que le schéma actanciel : Charlie et Raymond forment un couple de complémentaires et d'opposés.
    Charlie est un personnage actif, grand et fort, hyper-adapté, extraverti (tourné vers l'extérieur) et obsédé par ses comptes d'argent. Raymond est un personnage passif, petit et malingre, inadapté social, introverti (replié sur son monde intérieur) et obsédé par des comptes «dérisoires» (cure-dents, numéros des disques dans un juke-box).

    Dans la scène à Las Vegas cependant, il portent le même costume et partagent temporairement la même obsession : compter les cartes !

    En ce qui concerne les personnages, le film fonctionne de manière quasi-géométrique puisqu'il repose sur l'opposition et l'inversion des signes, ce qui facilite évidemment la lisibilité et l'identification du spectateur. En revanche cette simplicité des caractéristiques individuelles est aussi une simplification de la réalité, qui gomme toute subtilité et toute nuance.

3. Les images

  • On peut distinguer deux types de séquences aux rythmes très différents:
    • Il y a des scènes au rythme soutenu, très rapide, destinées à évoquer le monde de Charlie qui vit «à cent à l'heure» : ce sont des plans très brefs, souvent des gros plans, aux couleurs vives, remplis de mouvements Ainsi, dans la première scène, on nous montre une dizaine de plans différents des mêmes voitures de sport avant un départ sur les chapeaux de roues de Charlie (dont la voiture passe en très gros plan devant la caméra avant de s'éloigner rapidement dans le lointain).
    • Il y a d'autre part des scènes plus lentes, plutôt d'intérieur, où les visages et leur expression prennent de l'importance : ce sont des scènes psychologiques qu'il faut lire avec plus de nuance (comme par exemple lorsque Charlie évoque le «rain man» de son enfance). La vitesse est ici sacrifiée à l'intensité de l'émotion.
    On signalera que ces deux univers se rencontrent parfois : ainsi, à Las Vegas, il y a à la fois une grande vitesse dans l'action, une grande intensité d'émotion et un approfondissement de la psychologie des personnages (dont on nous montre les réactions dans cette situation nouvelle) : ce sont des situations à la fois de crise et de très grande tension.
     
  • Les lieux et les décors contribuent, on s'en doute, largement à la signification du film : il suffit de comparer le monde de Charlie décrit au début du film et la petite chambre de Raymond pour voir aussitôt apparaître toutes les différences qui caractérisent ces deux personnages. On citera seulement ici quelques exemples d'images à valeur symbolique (tel qu'on les a définies plus haut) :
    • On citera d'abord ce très beau plan d'ouverture du film sur un gigantesque champ d'éoliennes : il s'agit d'une sorte de «mise en abyme» inaugurale. Dans ce plan d'ensemble, l'on voit très bien le mouvement tournant des grandes hélices qui dessinent une «révolution» complète : c'est à ce moment précis que Charlie change brutalement de direction et rebrousse chemin. Ce retournement annonce le fonctionnement général du récit puisque Charlie va «changer de direction» et retourner vers son enfance.
    • On notera ensuite le rôle joué par les voitures. Il y a d'abord ces voitures modernes qui sont le moyen de locomotion obligé des personnages, mais aussi l'objet du commerce choisi par Charlie : d'une double manière, celui-ci apparaît ainsi comme l'homme du mouvement et, comme on l'a déjà dit, de l'espace.
      Face à ces voitures modernes apparaît alors l'ancienne Buick, l'exemplaire unique dont hérite Charlie (alors que ses voitures italiennes ont été déposées en au moins trois exemplaires dans le port), et qui va servir d'embrayeur vers son passé douloureux, à savoir ses conflits avec son père. Cet héritage en apparence dérisoire si on le compare avec la fortune dont il est privé au profit de son frère Raymond, symbolise pourtant sa réconciliation (posthume) avec son père et avec tout son passé : prenant la place de son père (au volant de la Buick qu'il ne pouvait conduire adolescent), il va retrouver Raymond, à la fois «rain man» disparu et passé manquant.
    • Le rôle de la télévision sollicite également l'attention du spectateur dans Rain Man : elle est omniprésente dans l'univers de Raymond (à l'institution, dans les motels) qui, par ailleurs, semble complètement fermé au monde extérieur. Cette attitude souligne le côté paradoxal de la télévision : si un être incapable de communiquer comme Raymond se retrouve dans un objet comme la télévision, il faut donc supposer que celle-ci n'est qu'un faux moyen de communication, un semblant d'ouverture sur le monde extérieur, un instrument aussi aliénant et aliéné que l'univers d'un autiste.
      Il y a dans le rapport maladif de Raymond à la télévision une critique implicite de ce média, comme le confirme le fait que Ray n'en retient que les émissions et les détails les plus stupides et les plus dérisoires. Certaines scènes montrent d'ailleurs de manière symbolique l'enfermement que constitue l'univers télévisuel : ainsi, l'on voit à un moment la sil-houette de Raymond se refléter sur l'écran éteint d'une télé, ce qui donne l'impression qu'il est devenu prisonnier de cet écran. A un autre moment, Raymond branche son poste portatif à côté d'une autre télévision, beaucoup plus grande, comme s'il se perdait dans ces images multipliées de façon absurde.
  • Parmi les nombreuses récurrences et oppositions sémantiques qui parsèment le film, on notera les structures métalliques et industrielles (grillages, constructions diverses, armatures de ponts) sur lesquelles se fixe, pendant le voyage, le regard de Raymond : ces objets aux régularités impressionnantes s'accordent particulièrement bien avec ce que nous savons de l'univers mental de Ray obsédé d'ordre et de répétitions.
    Dans la même perspective, on pourra étudier la diversité des lieux traversés, d'abord la maison du père, puis des motels minables et enfin une suite luxueuse à Las Vegas : on remarquera que ce changement de décor correspond à un changement d'humeur chez Ray qui passe de cette espèce d'indifférence de l'homme d'action prêt à tout pour récupérer sa part d'héritage à la dépression suite aux difficultés (dont le départ de Susanna) que provoque son frère Raymond, à finalement l'euphorie de l'argent gagné facilement (que couronne le retour de Susanna). Même le climat participe à cette évolution puisque, du soleil du début du film (rayonnant et optimiste comme l'homme d'action), on passe à la pluie où semble s'enliser l'action avant de glisser dans l'excitation de la nuit et retrouver pour terminer le soleil éclatant de la Californie.

Ces quelques exemples (qu'on peut multiplier) montrent que l'image est traitée de façon beaucoup plus subtile qu'on ne pourrait le croire de prime abord. De multiples éléments en apparence accessoires ou secondaires concourent à la signification d'ensemble du film : Raymond, Charlie n'ont pas besoin de parler, d'exprimer leurs sentiments ou leurs états d'âme que traduisent en fait indirectement leurs costumes, ou les décors, ou le climat, ou certains objets habilement disposés (comme les jets d'eau brillant au soleil qui traduisent l'euphorie des personnages quand Ray conduit la voiture sur l'esplanade à Las Vegas).

Tous ces détails convergent cependant dans le même sens pour favoriser la «lisibilité» du film au détriment de toute complexité ou de toute ambiguïté : identification aux personnages, clarté et simplicité des significations font de ce film un produit aisément «consommable».

4. L'autisme

Le film

Le document de l'A.P.E.P.A.

Dans le film, les causes de l'autisme sont en partie d'ordre psychologique (elles semblent liées au décès de la mère de Raymond ainsi qu'à la naissance de Charlie, et étroitement associées à un intense sentiment de culpabilité : il ne faut pas «faire de mal» au petit frère) Ce document insiste sur les causes somatiques (encéphalites, méningites) de l'autisme et sur l'existence de facteurs génétiques (chromosome X fra-gile). Il récuse en particulier les explications psychiques (comme une influence supposée néfaste des parents).
Les symptômes sont essentiellement des manies répétitives, des craintes exagérées, des crises aiguës et des défauts de communication. Mais ces «handicaps» sont compensés par une intelligence (en matière de calcul arithmétique) et une mémoire supérieures à la moyenne, ainsi que par une innocence sympathique du personnage (qui contraste avec le visage difforme du premier handicapé que rencontrent Charlie et Susanna dans l'allée qui mène à l'institution qui héberge Raymond). Ce document relève a peu près les mêmes symptômes pour l'autisme que Rain Man, à savoir un développement anormal du langage et de la capacité à nouer des relations sociales, des activités répétitives et une forte résistance au changement des habitudes. Il souligne cependant aussi que ces symptômes se traduisent aussi le plus souvent (80% des cas) par un quotient inférieur à la moyenne (donc par une arriération mentale).
La réinsertion sociale de Raymond paraît sans doute difficile sinon impossible, mais, en quelques jours, il aura sans doute fait des progrès (surtout dans le domaine émotionnel) importants. Il dresse un portrait nuancé de l'évolution des autistes et de leurs chances de réinsertion : il y a plusieurs degrés dans l'autisme et plusieurs formes d'autisme dont le destin sera fort différent. Enfin ce document insiste sur le fait que les difficultés des autistes sont essentiellement d'ordre cognitif (c'est-à-dire dans le domaine des connaissances aussi bien pratiques que théoriques), et que les problèmes émotionnels et affectifs en sont surtout des effets : l'accent est donc mis prioritairement sur l'apprentissage méthodique d'aptitudes (en premier lieu le langage et des comportements sociaux), ce qui suppose des programmes d'enseignement spécialement conçus pour les enfants autistes. Autrement dit, il y a peu de chances de faire progresser un autiste sans l'aide de personnes compétentes.

On voit au terme de cette brève comparaison que si le thème développé à l'écran comporte une part de vérité, il est loin de restituer la complexité clinique de cette maladie. Mais il est vrai aussi que le réalisateur cherche à raconter une histoire et non à faire un documentaire.

5. Pour ne pas conclure

Peut-on à présent tirer une conclusion plus objective que celle manifestée par les deux articles critiques abordés précédemment, quant à la valeur d'un film comme Rain Man ? Il reste sans doute une part irréductible d'appréciation personnelle, mais l'on peut cependant souligner :

  • d'une part, l'incontestable réussite commerciale du film due sans doute à la narration claire et palpitante, ainsi qu'à l'habileté de sa construction où de multiples éléments souvent très éloignés les uns des autres concourent à la signification d'ensemble;
  • d'autre part, un manque de complexité et de nuance qui nuit en définitive au réalisme du film : si le film parvient à communiquer au spectateur des sentiments très forts, c'est en simplifiant les données d'un problème comme celui de l'autisme, et en donnant des semblants de réponse à des questions mal posées (la cause de l'autisme n'est pas à chercher dans le passé psychique de l'individu, et ses problèmes relationnels dépendent de son niveau cognitif). Contrairement au sentiment qu'aura sans doute le spectateur en quittant la salle, la réalité est sans doute beaucoup moins «rose» que dans Rain Man.

Mais il ne s'agit là encore une fois que d'une fiction, et le dernier mot restera sans doute au plaisir ou au déplaisir individuel.


Tous les dossiers - Choisir un autre dossier