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Extrait dossier pédagogique
réalisé par Les Grignoux et consacré au film
Les Misérables
de Ladj Ly
France, 2019, 1h42

Le dossier pédagogique consacré aux Misérables de Ladj Ly comprend quatre grandes parties.
La première propose une réflexion sur les différents personnages du film qui en dresse un portrait à la fois saisissant et contrasté. Plusieurs enjeux importants du film apparaissent à travers ces portraits notamment les différentes relations de pouvoir qui s’établissent entre les uns et les autres.
Une seconde partie s’attache aux différents points de vue que l’on peut distinguer dans un film comme les Misérables.
Dans la troisième partie, l’on essaiera de dégager les principaux thèmes du film qui ont bien sûr une portée plus large que la situation concrète décrite dans le film, et de préciser ainsi quel est le propos du cinéaste.
Enfin, dans une dernière partie, l’on reviendra sur la question générale des violences policières en France mais aussi ailleurs. Une recherche complémentaire via Internet devrait permettre une approche plus complète de cette problématique.

L'extrait ci-dessous aborde la question du point de vue dans les Misérables : on peut notamment distinguer le point de vue de la caméra, celui des différents personnages, de l’auteur du film et enfin notre propre point de vue de spectateurs

Les Misérables vus du ciel

Le film Les Misérables peut sembler à première vue paradoxal. L’on comprend facilement que le film est une dénonciation des violences policières exercées à l’encontre des habitants — surtout les jeunes — des banlieues populaires. Mais le cinéaste a choisi de suivre préférentiellement une équipe de policiers de la BAC (Brigade anti-criminalité) dont on va partager le quotidien pendant une longue journée. Et il va ainsi nous montrer comment un enchaînement de circonstances peut conduire à une « bavure » policière révoltante. La seconde partie du film nous montrera alors la révolte des victimes dans une longue séquence particulièrement tendue.

Cette manière de faire est très différente de celle que Ladj Ly avait adoptée presque par hasard en filmant en reportage une véritable bavure policière survenue à Montfermeil en octobre 2008 (ces images seront diffusées sur le site de Rue 89 puis de France 2 et entraîneront une enquête de l’IGS, le service d’inspection de la police). Alors que le point de vue de cette courte vidéo était simplement objectif, « de l’extérieur », les Misérables montre en revanche les événements « de l’intérieur », du point de vue des policiers.

Le film de Ladj Ly offre ainsi, à travers sa mise en scène, une bonne occasion d’explorer avec les élèves la notion de point de vue, appliquée au cinéma : comment se construit le point de vue du spectateur dans un film comme Les Misérables ? Comment le spectateur « entre-t-il » dans ce film ? Quel regard le réalisateur Ladj Ly porte-t-il sur les événements qu’il raconte et comment le communique-t-il au spectateur ?

Image du film

Dans un premier temps, ayons avec les élèves une discussion simple autour de la notion de point de vue au sens large :

  • C’est quoi un « point de vue » ? C’est quoi, « avoir un point de vue », « donner son point de vue » ? Dans quelles circonstances emploie-t-on cette expression ?
  • Peut-on l’utiliser dans des contextes différents ? Si oui, lesquels ?
  • D’après ces définitions, comment pourrait-on appliquer la notion de point de vue au cinéma ? À quoi pourrait-elle correspondre  ? Peut-elle également désigner plusieurs choses dans ce domaine  ?
  • Etc.

Dans un second temps, demandons aux élèves, éventuellement répartis en petits groupes, de réfléchir à la manière dont nous, spectateurs, découvrons le film, le quartier de Montfermeil-les-Bosquets et les événements qui s’y passent à l’aide de questions comme :

  • Quel personnage dans le film a le regard le plus proche du nôtre ? Pourquoi ?
  • À quelle fréquence ce personnage apparaît-il dans le film ?
  • Quelles sont les images qui ne sont pas le fruit de son regard ?
  • À qui appartient le regard porté sur ces événements ?
  • Comment interpréter ces images ?
  • Etc.
Proposons-leur également d’observer les images proposées ci-dessous et de les commenter s’ils le souhaitent.

Quelques images du film

Ces images sont extraites de la bande annonce qui est notamment visible ici.

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On peut également utiliser la grille d’interprétation reproduite dans l’encadré ci-dessous.

Quel point de vue ?

On peut distinguer dans un film comme les Misérables quatre formes de point de vue : le point de vue de la caméra, le point de vue du ou des personnages, le point de vue de l’auteur du film et enfin notre propre point de vue comme spectateurs. Ces différentes formes de point de vue ne doivent pas être confondues même si elles se combinent entre elles de façon complexe.

Voici une grille d’analyse avec quelques questions sur ces différents points de vue.

Le point de vue de la caméra

La caméra n’apparaît pas en tant que telle à l’écran, mais on peut plus ou moins facilement deviner sa position dans l’espace de la mise en scène. Près des personnages ? Loin d’eux ? Préférentiellement avec certains personnages ? ou au contraire avec une multitude de personnages ? Peut-on également repérer des points de vue de la caméra inhabituels, surprenants ? Pour répondre à ces questions, même de façon sommaire, l’on peut notamment revoir la bande-annonce du film visible sur Internet.

Le point de vue des personnages

Cinéaste, cameraman ?

Pour rappel, il ne faut pas confondre le réalisateur ou cinéaste avec le cameraman, même si beaucoup de cinéastes sont photographiés sur le plateau, l’œil rivé à la caméra. Ce sont des fonctions différentes. Le réalisateur dirige l’ensemble de l’équipe, techniciens mais aussi acteurs, et organise de manière générale le travail des uns et des autres. C’est lui par exemple qui décidera où on place la caméra, comment doivent se comporter les acteurs, quelle doit être la durée des plans, quelle sera la configuration générale de la scène à filmer. Certaines fonctions peuvent être prises en charge par des techniciens spécialisés comme le cameraman, le preneur de son, l’éclairagiste, le costumier, le décorateur, mais leur travail se fera toujours sous la direction du réalisateur. Cette direction peut être pointilleuse ou plus lâche, autoritaire ou partiellement négociée, mais le réalisateur est in fine le responsable de tous les choix qui auront été faits.

La caméra s’attache-t-elle préférentiellement à certains personnages ? Partage-t-on le point de vue de certains personnages plutôt que d’autres ? Connaît-on plus particulièrement leurs pensées, leurs sentiments ? Peut-on parler d’un personnage principal ou de différents personnages ? Certains personnages sont-ils montrés plutôt de l’intérieur et d’autres de l’extérieur ?

Le point de vue du cinéaste, de l’auteur du film

Le cinéaste Ladj Ly n’apparaît pas à l’écran et on n’entend pas sa voix. Comment peut-on savoir ce qu’il pense ? Quel est son point de vue, son « avis », sur les événements mis en scène ? Peut-on dire que son point de vue est orienté ? Est-il de parti pris ? Peut-on dire qu’il est plus proche de certains personnages que d’autres ? Comment comprendre la toute fin du film où le policier Pento et Issa se retrouvent face à face sans qu’on ne connaisse l’issue de cette confrontation dramatique ?

Le point de vue des spectateurs et spectatrices

Nous partageons sans doute les émotions, les pensées ou les sentiments de certains personnages, mais notre point de vue est néanmoins différent du leur, ne serait-ce que parce que le film dure une heure quarante alors que l’histoire s’étale sur deux jours. Et bien sûr, nous pouvons comprendre la douleur d’Issa frappé par un coup de flash-ball mais nous ne pouvons pas la ressentir… Quelle impression — dominante, principale — ressentons-nous alors ? Et y a-t-il des moments où nos sentiments sont différents de cette impression globale ?

Image du film

Quel point de vue? Éléments de réponse…

Le point de vue de la caméra

La caméra adopte différents points de vue, parfois très généraux comme aux Champs Élysées, souvent plus proche des personnages. C’est sans doute ces plans rapprochés à la taille ou à la poitrine des personnages qui sont les plus fréquents, même si quelques plans larges — notamment lors de la confrontation entre le Maire et les Gitans — permettent de comprendre l’ensemble de la situation. Souvent la caméra adopte un point de vue proche de celui d’un personnage, même si ce point de vue ne se confond pas exactement avec le regard du personnage. On est proche des personnages comme si on était mêlé à l’action. De ce fait, on remarque peu la position de la caméra parce qu’elle nous met au cœur de l’action sans nous permettre de prendre de la distance.

Il y a cependant quelques points de vue spectaculaires filmés par un drone. Et pour le spectateur, il est parfois difficile de distinguer si le point de vue est celui du drone de Buzz ou celui de la caméra de Ladj Ly, elle aussi portée par un drone!

Le point de vue des personnages

La caméra accompagne préférentiellement les policiers de la BAC, et elle se place par exemple avec eux dans leur voiture, mais elle ne se prive pas de montrer des choses que ces policiers ne peuvent pas voir (par exemple Buzz sur le toit avec son drone). Mais nous partageons surtout le point de vue des policiers grâce à leurs dialogues et notamment leurs échanges personnels (par exemple entre Pento et Gwada). Ce sont ces dialogues qui nous livrent leurs pensées et leurs sentiments, c’est-à-dire leur point de vue subjectif. Pour les autres personnages — Issa, Buzz, les Gitans, le Maire… —, nous devons nous contenter de leurs comportements « extérieurs » ou de leurs propos publics.

On suit d’ailleurs de manière privilégiée un des policiers, Pento, qui ne connaît pas le milieu où il débarque. Son point de vue est un peu celui du naïf qui est aussi un peu celui des spectateurs qui, pour la plupart, ne connaissent pas Montfermeil. On découvre donc le travail de la BAC et la vie de ce quartier avec lui, et l’on partage certainement ses sentiments, notamment lorsqu’Issa est blessé par le tir de flash-ball. À ce propos, on remarquera qu’on peut partager les pensées d’un personnage — Chris par exemple, sans nécessairement partager ses réactions : on comprend intellectuellement pourquoi il ne songe pas à soigner Issa tout en trouvant son comportement scandaleux.

Le point de vue du cinéaste, de l’auteur du film

Ladj Ly nous fait partager de façon préférentielle le point de vue des policiers de la BAC, mais il ne fait pas un reportage sur la vie policière et il montre plus largement un enchaînement de circonstances qui conduit à une bavure policière ainsi que l’impunité dont jouissent finalement ces policiers. Et il montre aussi la révolte des gamins qui leur tendent un piège violent.

En suivant les policiers au quotidien et en montrant les difficultés auxquelles ils sont confrontés, on peut dire que Ladj Ly évite de donner une image caricaturale de la police mais également des habitants de la cité. Il dresse un portrait complexe des uns et des autres sans opposer de façon simpliste les « bons » et les « méchants », même si certains sont clairement les victimes d’une violence injuste.

Enfin, la révolte des gamins, si elle est compréhensible, est sans doute exceptionnelle à la limite de la vraisemblance : il n’y a sans doute pas d’exemple d’une telle vengeance aussi bien orchestrée et aussi brutale à l’encontre de policiers[1]. Nous sommes là dans une fiction relevant du genre du « film de vengeance ». Mais l’on peut aussi penser que cet épisode dramatique a valeur d’avertissement aux yeux du cinéaste : voilà ce qui pourrait arriver si les violences policières perdurent…

Le point de vue des spectateurs et spectatrices

Les spectateurs peuvent partager le point de vue du cinéaste…ou pas. Certains pourront estimer que le regard de Ladj Ly est biaisé, trop complaisant avec les habitants de la cité ou au contraire avec la police : d’autres faits divers appuieront alors les opinions des uns ou des autres.

On soulignera seulement ici que les émotions que nous ressentons comme spectateurs sont nécessairement différentes de celles des personnages, car nous « passons » facilement de l’un à l’autre : nous pouvons « comprendre » Pento à certains moments, tout en étant sensibles à la douleur d’Issa ou à la colère des gamins… Le piège qui se referme sur les policiers à la fin du film, même si Chris est un « salaud », est terriblement violent et brutal et débouche sur une confrontation où il est difficile de prendre parti dans le face-à-face entre Pento et Issa. Nous voudrions seulement que cela s’arrête… Ainsi, le sentiment principal que nous éprouvons est peut-être le malaise et l’impuissance face à une situation sans issue…


1. Il y a sans doute des faits de violence parfois très graves à l’encontre de policiers mais pas comme une vengeance à l’encontre de policiers responsables d’une telle bavure et sous la forme d’un piège habilement tendu.

Quelques commentaires

[Ces commentaires sont disponibles dans le dossier imprimé.]

Affiche du film


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